Pendant plusieurs années, Moussa Diallo* a cru pouvoir accéder au pouvoir et à la grandeur par la voie des rituels occultes. Ancien féticheur dans la région de Touba, dans le nord-ouest de la Côte d’Ivoire, il raconte avoir appliqué sur son corps un onguent préparé à partir du gland de clitoris de femmes excisées, réduit en poudre. « J’en mettais sur mon visage et mon torse tous les trois mois, pendant trois ans. J’étais convaincu que cela me rendrait puissant, que je deviendrais un grand chef », confie aujourd’hui ce quinquagénaire, repenti, à l’AFP.
Une pratique secrète mais répandue
Ce que révèle l’histoire de Moussa Diallo, c’est une facette peu connue mais bien réelle du phénomène de l’excision : la récupération et la commercialisation des organes génitaux féminins, à des fins mystiques ou ésotériques. À Touba comme dans d’autres régions du pays, le gland du clitoris est activement recherché pour confectionner des poudres censées favoriser la richesse, attirer l’amour ou propulser une carrière politique.
Selon Labe Gneble, directeur de l’Organisation nationale pour l’enfant, la femme et la famille (Onef), cet organe, une fois transformé en poudre, est vendu sur un marché noir où son prix peut dépasser 100 000 francs CFA — bien au-dessus du salaire minimum. À Touba, cette « poudre noire » est connue pour son utilisation dans des rituels de sorcellerie. Les autorités policières locales, conscientes du phénomène, reconnaissent leur impuissance à le documenter. « Ce sont des choses sacrées, les gens n’en parlent pas », regrette le lieutenant de police N’Guessan Yosso.
Une tradition qui alimente un trafic illégal
À travers des entretiens avec d’ex-féticheurs, d’anciennes exciseuses, des chercheurs et des ONG, l’AFP a pu retracer les contours d’un commerce souterrain d’organes féminins. Les excisions, souvent réalisées dans des zones isolées, permettent à certaines exciseuses de conserver les clitoris prélevés. Ceux-ci sont ensuite séchés, pilés avec des pierres, et mélangés à d’autres ingrédients comme des racines ou du beurre de karité.
Le prix varie selon l’état de la victime. « Si la fille est vierge, la poudre vaut plus cher », explique Moussa Diallo, aujourd’hui engagé dans la lutte contre l’excision. « Si elle a eu des enfants, c’est moins cher. » Parfois, la poudre est troquée contre des services rituels.
Le commerce n’est pas nouveau, mais reste difficile à quantifier. Il constitue cependant un frein majeur à l’éradication des mutilations génitales féminines, pourtant interdites en Côte d’Ivoire depuis 1998.
L’excision, une mutilation aux conséquences graves
Souvent perçue comme un rite de passage ou un moyen de contrôler la sexualité féminine, l’excision est pratiquée sur des jeunes filles, parfois dès l’enfance. Pourtant, ses conséquences sont lourdes : douleurs chroniques, infections, complications lors des accouchements, voire stérilité ou décès.
L’UNICEF rappelle que cette pratique constitue une violation grave des droits humains. Pourtant, elle reste profondément ancrée dans certaines communautés et même encouragée, parfois, par des croyances mystiques ou religieuses.
Le trafic des organes féminins : une réalité occultée
Dans certains villages, les clitoris sont traditionnellement enterrés ou remis aux familles. Mais d’anciennes exciseuses admettent qu’il arrive que des féticheurs ou imposteurs se fassent passer pour des proches de la victime afin de récupérer l’organe. Parfois, des exciseuses elles-mêmes collaborent à ces pratiques occultes, alimentant un marché lugubre.
Bintou Fofana*, excisée durant son enfance, rapporte que sa mère avait exigé qu’on lui remette le morceau de chair coupé, consciente de la valeur que d’autres pouvaient lui accorder.
Selon la loi ivoirienne, ce commerce relève du trafic d’organes, un crime passible de lourdes peines. Pourtant, à ce jour, aucun cas n’a été jugé, faute de dénonciations ou de preuves concrètes.
Du champ aux foyers : une poudre aux usages variés
À Odienné, à 150 km de Touba, le chercheur Dieudonné Kouadio a découvert une boîte contenant de la poudre noire obtenue à partir d’un clitoris séché. Des paysans de la région l’utiliseraient même pour enrober leurs semences agricoles, espérant booster leurs récoltes.
Plus au sud, certaines femmes s’en serviraient comme aphrodisiaque, dans l’espoir de renforcer la fidélité de leur mari. D’autres pratiques ont été rapportées : des gouttes de sang de femmes excisées offertes à des divinités locales dans le cadre de rituels ésotériques.
La gynécologue abidjanaise Jacqueline Chanine balaie ces croyances : « C’est de la superstition. Le clitoris n’a aucun pouvoir mystique. »
Une mutilation qui persiste, malgré la loi
Malgré son interdiction, l’excision reste pratiquée dans l’ombre, souvent pendant la saison sèche de janvier à mars, propice à une meilleure cicatrisation. Dans certaines zones comme Touba, le taux d’excision dépasse encore les 50 %, selon l’OCDE, bien que la moyenne nationale soit autour de 20 %.
Les opérations sont souvent dissimulées derrière des cérémonies traditionnelles, voire orchestrées par des exciseuses venues de Guinée, où l’excision touche plus de 90 % des femmes.
Un combat de longue haleine
Pour les acteurs engagés dans la lutte, comme la fondation Djigui ou l’ONG Onef, ce commerce sordide est l’un des principaux obstacles à la disparition de l’excision en Côte d’Ivoire. Tant que des croyances mystiques continueront à donner de la valeur à ces organes, les mutilations perdureront, nourries par la demande et la loi du silence.
Les noms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes interrogées.


